Suis-je promis à une vie froide, une existence faussement bourgeoise, plate, triste, et aseptisée? Suis-je promis à une complaisance facile mais douloureuse, à sublimer mon morne quotidien en une extase des sens programmée ou à l’occulter par le confort, à poursuivre ces mêmes rêves de reconnaissance socio-intellectuelles? Une réussite latente, convenue, fade, réévaluée sans cesse à la hausse? Est-ce la convergence à laquelle j’aspire? Je fantasme sur l’autre existence, pleine de liberté, d’inconnu, de découvertes et de voyages. J’ai choisi de renoncer à cette existence.
Quel est l’origine des premiers symptômes?
Ah oui, je m’en souviens, cela paraît être une éternité alors que c’était il y a à peine six ans.
Mais en six ans il peut se passer une quantité folle de choses, d’évènements ou d’absence d’évènements. Une continuité d’évènements qu’on ne choisit pas, qui, sans pour autant être de nature dramatique, nous éloigne de ce que nous aimons, de ce que nous avons envie d’être, nous font regarder un passé idéalisé, flou et dépourvu de chronologie. Les moments d’étonnement se font rares et surgissent comme une réminiscence du passé.
Le 12 mars 2005 à 9h du matin, je me trouve dans les bureaux d’une grande société parisienne.
Une DRH me tend mon contrat de travail, un CDI plutôt bien rémunéré pour le jeune étudiant que j’étais, habitué à se nourrir de sardine à l’huile et de bière à 12 degrés.
Je signe. Ils achètent.
C’est la fin alternative de l’Auberge Espagnole, celle où Romain Duris reste au ministère des finances avec son personnel formaté, une fin qui ne mérite pas de suite, une renonciation aux rêves et à leurs réalisations.
De quoi sont constitués les premiers symptômes?
Stress, chiasse, vertige, crise d’angoisse, maux de têtes, dépersonnalisation, sensation de vacuité profonde et irréversible.
Quels sont leurs conséquences à long terme?
Tout ressemble à un paterne, toute perception, idée, ou concept se range facilement.
Tout paraît avoir un patron, et se décomposer dans un sous-système bien connu, qu’il s’agisse d’une architecture, d’un propos, d’un visage, d’un sentiment et même d’une journée.
Il s’agit plus d’une impression que d’un phénomène réellement démontrable. Cette perception omniprésente du paterne est directement liée à la lassitude d’une existence routinière.
D’où proviennent les symptômes?
Le monde des SSII est composé de missions, sur place (chez le client), ou à emporter (à la maison mère). Un employé doit être pleinement rentable et impute régulièrement sur un outil de saisie informatique de quoi sont composés ses mois, ses journées, demi-journées, parfois même ses heures…
On part donc régulièrement « en mission chez le client », une expression qui signifie qu’on vous a vendu comme de la viande (ou « de la matière grise » pour flatter votre égo et vous faire croire que vous allez réfléchir) à une autre entreprise (dans laquelle vous allez vous faire chier). Vous êtes « prestataire », ou pute des entreprises. Ne vous risquez jamais à dire « non »! Les désirs des clients, même les plus tordus (les désirs comme les clients), doivent être réalisés avec passion et intégrité, sous peine d’être considéré comme un déviant. Laissez-vous manipuler comme de la matière première à donner en pâture à la prochaine entreprise venue.
Quel fut le premier symptôme?
Je me souviens bien du premier jour de ma première mission. Fraîchement sorti de l’université, j’étais en poste comme « ingénieur » depuis quelques semaines lorsque je fus envoyé chez ERTZ, dans l’industrie de la défense.
Arrivé au sein d’un open space de ERTZ, je fus atterré par le climat de puérilité ambiant. Les ingénieurs faisaient des batailles de boulettes de papier en m’ignorant ostensiblement.
« Voilà ton bureau! » m’a dit Jean-Pierre. Me voilà au milieu d’une espèce de salle de contrôle des années 70. J’ai remarqué la présence d’un lance-missile. « Normal, on est chez ERTZ. » me suis-je dit. Le type a commencé à le manipuler agenouillé et m’a visé.
« Vous êtes sûr qu’il n’est pas chargé? »
Le truc avait l’air effectivement chargé. Il y trônait un gros missile, et ce type n’avait pas l’air du tout de savoir ce qu’il faisait. J’ai croisé les doigts pour qu’il arrête de jouer avec ce lance-missile. Il s’agirait tout de même d’un homicide involontaire particulièrement odieux.
Jean-Pierre m’a ensuite demandé de le suivre à son bureau, ou plutôt son box. Nous avons découvert un bureau recouvert intégralement de post-it, écran et clavier compris. Cela lui a pris 5 bonnes minutes pour les recueillir consciencieusement un à un, avec un air hébété faussement amusé et faussement gêné, comme s’il comptait les utiliser plus tard. Comme si le gâchis de papier le froissait. Comme si la potentielle et probable utilisation des missiles produits par son entreprise à des fins encore inconnues de nous autre pauvres extérieurs (mais aussi de lui-même) pouvait l’effleurer.
C’est pendant le repas de midi que j’ai compris que la situation était grave.
« Chez ERTZ, nous sommes le leader mondial de l’armement. » dit Jean-Pierre en me regardant tout sourire d’un air satisfait.
Je ne réagis pas.
« Si vis pacem, para bellum. »
Je l’ai regardé l’air un peu étonné.
« Qui veut la paix, prépare la guerre!
- Oui, je connais.
- C’est du grec. »
J’étais assis en face de ce connard, et je me demandais comment-on pouvait être con au point de débiter fièrement autant de conneries en si peu de temps.
Jean-Pierre, en guerrier bedonnant dans son costard et sa cravate à pois verts, avec sa moustache rose de mixture de fruits rouges et son visage poupin. Il serait le premier à se faire dégommer en cas d’attaque.
Plus tard après le déjeuner, quelqu’un a du m’accompagner pour que je puisse faire mes besoins. Une sombre histoire d’autorisations quand on a un statut aussi bas que le mien.
J’ai perdu toute autonomie.
Le soir venu, j’allais quitter les locaux quand Jean-Pierre me lance:
“Tu n’éteins pas ton PC? »
« C’est pas très écolo de laisser ton PC allumé toute la nuit!” renchérit-il devant mon absence de réponse. Attendait-il quelque chose comme « Qu’est ce qu’on s’en fout de l’écologie? On travaille sur des missiles! »
J’ai préféré me taire.
La situation semblait désespérée. Mais ça n’était que le commencement.
Pourquoi les SSII ont des noms qui ne veulent rien dire?
Tout simplement parce qu’elles ne sont, pour la plupart, pas spécialisées dans un domaine précis. Autrement dit, pour pouvoir fournir la palette la plus large de service qui soit. En général on retrouve les secteurs suivants: Aérospatial, Défense, Automobile, Énergie, Transport, Finance, et Télécom.
Prenons le cas de mon entreprise. Appelons là Expert Ingénierie: le nom réel n’en dit pas plus. Il pourrait être remplacé par n’importe quoi tant que les initiales sont conservées. D’ailleurs, la boîte a déjà changé de nom plusieurs fois. Je soupçonne même certaines SSII de choisir leur nom en fonction de l’ordre alphabétique (Altrin, Altin, Aptos, Assystés..) pour paraître prioritairement dans la liste des entreprises pour les salons d’embauche, les magazines…
Concernant votre travail, peu importe en quoi il consiste, il faut le faire le plus vite possible pour satisfaire le client. La phrase suivante, extraite de la plaquette de Atus Origin réceptionnée lors d’un salon de l’embauche, décrit bien ce concept: « Turning client vision into result ». Amen.
Notre travail n’est pas visible mais il est omniprésent. Du système d’information des banques jusqu’au système embarqué des avions en passant par les satellites, les ERP, les voitures comme les chars d’assaut, les bornes interactives comme les missiles, l’installation et le câblage d’une salle informatique comme les études de forage pétrolier ou les études spatiales. Nous sommes derrière chaque système, chaque sous-système, chaque système de système. Nous sommes dissimulés derrière nos écrans cathodiques pourris, perdus au trou du cul de l’Ile de France.
La moyenne d’âge ici est de vingt-cinq ans. Les managers adorent les jeunes diplômés, c’est eux qui se forment le mieux (et qui acceptent de travailler à un salaire aussi bas jusqu’à ce qu’ils s’en rendent compte et qu’ils s’en aillent).
J’ai même un collègue qui travaille le jour, la nuit et le week-end avec une rémanence permanente du logo « Renault » sur un écran CRT datant d’une époque que je pensais révolue.
Nous faisons tout et nous ne faisons rien.
Vous êtes traducteur: une banque sollicite la traduction d’une documentation.
Vous êtes graphiste: vous retouchez des screenshots pour pipoter un document.
Vous êtes manutentionnaire: charger/décharger un camion, déménager/installer une salle informatique.
Vous êtes technicien de maintenance: un tournevis et un fer à souder, et c’est parti on répare son PC.
Vous faites la hotline: oui, oui, on a bien vendu une assistance technique avec hotline.
Non, vous ne rêvez pas, vous êtes bel et bien prestataire de services.
“Vous êtes la merde de ce monde prête à servir à tout.” Fight Club, exception faite des combats, malheureusement.
Bienvenue dans l’univers des SSII.
Comment se retrouver à faire un travail dont on n’a pas voulu? (Phénomène certes très fréquent)
Tout a commencé à cause d’un salon de l’emploi auquel je n’avais d’ailleurs pas spécialement envie d’aller. Mais voilà, les DRH sont comme des piranhas, elles se jettent sur tout ce qui bouge (et de préférence qui a l’air jeune). Elles parcourent les CV avec leur grille de mots clés. Si ils correspondent, elles ne vous lâchent plus. C’est ce qui m’est arrivé.
Je me suis alors retrouvé dans une file d’attente à Altrin (ou Altin) de jeunes ingénieurs en costard, attendant qu’on les appelle. On est reçus dans un bureau étroit par des « managers » qui ont plus l’air de conseillers pôle emploi qu’autre chose. J’ai été noté sur mon apparence, à proprement parlée, puisque je n’obtiens qu’un B pour cause de non port du costume. Celui-ci est compensé par mon dynamisme grâce auquel j’excelle avec un A. Ils me rappelleraient trois mois plus tard pour me proposer une mission sans aucun rapport avec mes compétences que je refuserais aussitôt.
Les invitations pleuvent. Chez Colfrumi, il y avait une soirée à thème à l’attention des jeunes diplômés: pizza et quizz rugby au programme, avec beaucoup d’alcool. J’ai passé mon entretien alors que j’étais déjà bien éméché. Par chance, le manager était plus saoul que moi. En plus, il ne savait absolument pas de quoi il parlait. Il m’a alors invité à venir visiter le siège de Colfrumi le lendemain.
L’entretien a commencé par un test que j’ai réussi plutôt brillamment selon le manager (j’obtiens pourtant la note moyenne de 10/20). À croire qu’ils sont habitués à la médiocrité chez Colfrumi (ce que je n’allais pas tarder à vérifier).
Il s’en est suivi une visite des locaux. Je circulais dans divers salles toutes plus froides les unes que les autres. Les ingénieurs étaient disposés comme s’ils travaillaient en usine. Les bureaux (par bureau j’entends une table avec un PC et une chaise) étaient disposés par rangées tous dans la même orientation. Tout le monde arborait un air renfrogné. La mauvaise humeur planait. Les ingénieurs s’affairaient devant leur terminaux connectés à des téléphones portables. Comme à l’usine. Comme c’est triste.
Puis arriva le 12 mars 2005, le jour de l’origine des symptômes.
Et la vie de famille, ou de couple?
Les gens attendent en général de devenir manager avant d’avoir des enfants.
Quant aux ingénieurs, la plupart sont célibataires. Je me souviens d’ailleurs d’avoir menti à ce sujet lors de mon entretien d’embauche en disant que j’étais célibataire pour maximiser mes chances.
Et pourtant, les informaticiens façonnent le monde de demain.
Ils créent de nouvelles manières de travailler, de nouvelles manières de penser, de nouvelles manières de construire. L’automatisation étant au cœur des préoccupations.

Enfin un prestataire avec du recul ! Je pense qu’on est nombreux a se reconnaitre dans ta chronique, meme si les parcours sont differents; les symptomes restent les memes, no matter what…. Moi qui suis “vieux” pour une SSII maintenant je ne me laisse plus faire, et cela ne plait pas…
C’est con que tu aies laissé tomber ce blog
26 ans de ssii, j’en avais à dire…
Hier, j’ai jeté mon smartphone à la gueule de ma direction
Ce matin, je vais devoir aller le récupérer
Un foisonnement de sociétés insipides avec des noms insipides en concurrence entre elles. Un turn-over soigneusement entretenu. Des livraisons de qualité moyenne (entretenues, elles-aussi, par des contrats de TMA). Un beau gâchis.
Incroyable… Très belle description.
Mais qu’est-ce que vous êtes venu faire dans cette galère ? Je suis souvent surprise des commentaires des personnes qui travaillent comme vous dans une SSII ou une boucherie (vous parlez tous de “marchands de viande”). Je ne savais pas que les recruteurs vous mettaient un couteau sous la gorge pour vous faire signer votre arrêt de mort ! Il faudrait peut-être un peu plus d’ouverture et de curiosité avant de signer pour un job. De quoi avez vous envie ? Le bac, la prépa, l’école d’ingé… Tout ça est très convenu. La suite est donc logique et merdique. Toutes ces belles études devraient au contraire vous pousser à vous poser les bonnes questions avant d’entamer votre vie pro. Faites un break. Profitez de la vie pendant une année sabbatique et revenez avec les idées claires. On peut se planter avec son premier job mais il faut arréter de se plaindre. Ceci dit ce blog est plutot amusant, votre expérience a tout de même du bon, vous m’avez fait passé un bon moment.
Quand il s’agit de son premier emploi, il est difficile de faire la fine bouche alors que la large majorité des entreprises (hors SSII) demande au moins deux ou trois années d’expérience.
Et pour la suite, c’est malheureux mais les SSII saturent le marché du travail.
De manière plus générale, le problème avec les métiers de l’informatique (en SSII ou non), c’est la manière dont ils sont pratiqués, c’est à dire dans l’urgence.
Là où je te rejoins, c’est que rien ne nous oblige à rester!
Je ne suis pas certaine que les SSII saturent le marché du travail.
Si elles embauchent et qu’elles vendent leurs prestations, c’est qu’il y a une demande.
Aujourd’hui les entreprises, les clients des SSII, veulent de la flexibilité. Ils recherchent des compétences particulières pour développer un projet le temps d’une mission, mais ne veulent certainement garder ces personnes une fois le projet terminé. Beaucoup de projets, donc besoin de beaucoup de compétences différentes et c’est plus simple de faire appel à des SSII / de l’interim / des CDD que de prendre des personnes, de les former, de les garder et de les former de nouveau lorsque les projets changent.
Vas trouver un ingénieur aujourd’hui qui acceptent de l’intérim ou un CDD. Il y en a, mais pas beaucoup…
Le problème réel, ce n’est pas les SSII qui proposent malgré tout des emplois en CDI, c’est notre vision de la mission actuelle d’une entreprise : aujourd’hui il ne s’agit que de rentabilité, et le “capital humain” n’est réduit qu’à un simple “facteur travail”.
Marrant cet article, j’ai fait pareil, je suis rentré en SSII au sortir de l’école. J’y ai passé 4 ans …. et puis j’ai décidé que je ne voulais pas faire ça toute ma vie.
Etudes supplémentaires (gestion car connaitre un peu de compta ça ne fait jamais de mal), création de boite, revente, tour du monde, retour à la vie réelle, re-création de boite …. mariage et enfants au milieu de tout ça
Beaucoup plus de stress qu’en SSII, souvent un boulot moins intéressant intellectuellement mais une réelle indépendance et ça, pour moi, ça n’avait pas de prix.
Il suffit de prendre le risque, de décider qu’on n’a pas grand chose à perdre sauf un peu de confort matériel. Comme beaucoup d’autres, j’ai eu la chance que ça fonctionne, pourquoi pas vous. Je me demande simplement si vous serez plus heureux dans un autre métier/role ????
Tout simplement magnifique.
Nous sommes des numéros.
Bonjour industrialisation et médiocrité. Adieu passion et motivation !
D’accord avec Tess!
C’est pathétique d’être aussi passifs, personne ne vous a obligé à signer votre contrat, à aller sur cette mission en particulier, tout ca par ce que vous préfériez être embauché sur profil pour l’esthétisme!
J’ai été consultant pendant 2 ans dans une très grosse société (Altrin/Altin) où j’avais été embauché sur profil et j’ai commencé une mission où effectivement je ne connaissais pas grand chose… mais c’est vous qui faites le poste!
A vous d’utiliser les “marchands de viande” à bon escient, car la plupart du temps c’est vous et les clients qui vous considérez comme de la viande…
Je suis allé ensuite dans une autre société de conseil, en création, coté manager, et on peux faire bien ce métier.
Reste à vous rappeler que le monde du travail n’est pas le monde des bisounours, que vous aurez toujours une boss au dessus de vous à moins que vous ne créiez votre entreprise, soyez pro-actifs!
Et ce n’est pas fini de s’empirer avec la génération Y qui arrivent pensant que tout leur est du…
Pas mal,…c’est bien écrit…c’est tellement vrai, …je continue la lecture…j’ai envie d’en savoir plus.
Et puis ça me conforte dans les choix pris déjà il y a trop longtemps.
SSII, n’est-elle pas une variable d’ajustement ?
Vers un nouveau statut juridique:
Société Coopérative d’Intérêts Collectif (SCIC)