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Archive for the ‘Fiction’ Category

« Arrêtez avec votre combine. »
J’ai ouvert les yeux. J’ai senti une pression sur mes cuisses. Une femme d’origine africaine se tenait devant moi, courbée, son visage à la hauteur du mien. J’étais assis. Elle prenait appuie sur mes cuisses. La quarantaine, visiblement active, bien habillée, maquillée, elle se rendait probablement à son lieu de travail, tout comme moi. Je sentais les vibrations du RER sous mes cuisses à travers la vieille banquette mal molletonnée de la rame. Je me suis frotté les yeux en tentant de reprendre conscience.
« Je vous demande pardon? » dis-je.
En effet, je n’étais pas sûr d’avoir bien compris, bercé par le doux et régulier ronron du RER filant sur la voie et le flot continu des conversations des voyageurs.
« Je vous demande d’arrêter avec votre combine. » reprit-t-elle avec un air déterminé, me souriant légèrement. Elle lâcha mes cuisses et pris place sur le siège face à moi. Elle attendait visiblement une réponse de ma part. Ses yeux noirs me fixait toujours ainsi qu’un statique sourire en coin.
« Euh… Je suis désolé… Je ne suis pas sûr de comprendre où vous voulez en venir…
– Si vous ne comprenez pas, alors on arrête. »
J’ai noté l’utilisation du pronom sujet « on » qui laissait suggérer quelque chose de commun, mon implication volontaire dans cet échange.
« On arrête. » me suis-je senti contraint de répondre. J’aurais pu utiliser la formule « Arrêtez! », mais je la trouvais inadéquate. J’avais trop peur de la froisser et que la situation dégénère, qu’elle m’accuse de quelque chose que je n’avais pas commis, ce qui était déjà un peu le cas.
« Très bien, on arrête. » me répondit-elle avec un air de satisfaction, comme si elle savait à l’avance qu’elle allait sortir victorieuse de cet échange, et comme si elle détenait une information capitale me concernant.
Elle s’est levée et est allé s’assoir plus loin dans la rame.
Je me suis fait la réflexion qu’il y avait décidément de plus en plus de gens dérangés dans les transports. Mais cette fois était différente des autres. D’habitude, on repère les personnes perturbées, on les identifie clairement. Le cas de cette femme était plus subtil. Elle se fondait parfaitement dans la masse, en l’occurrence ce matin dans la masse des actifs rationnels allant au bureau. Cette femme ne sentait pas l’alcool, n’avait pas l’air droguée, n’était ni une mendiante, ni une sans-abris. S’agissait-il d’une variante perverse d’une forme de paranoïa? Jouait-elle avec les voyageurs pour les devancer, avant qu’elle ne se sente elle-même persécutée? Était-ce une forme de test? Un test qu’elle se devait de réussir à chaque fois pour préserver son précaire équilibre mental?
Semer le doute dans l’esprit égaré des voyageurs, profitant de leur faiblesse matinale lié au manque de sommeil, telle est la raison de sa présence dans le RER. Elle frappe pendant l’assoupissement des voyageurs.
Le visage blafard, des cernes profondes, je devais même probablement sentir encore un petit peu l’alcool que j’avais ingurgité la veille. Ce matin, j’étais la cible rêvée, une proie facile. Était-ce la première manche? Le trajet était encore long, et je pouvais la voir assise à quelques places de la mienne, me tournant le dos.
J’ai choisi de ne pas rentrer dans son jeu. Cette femme était folle et il s’agissait simplement d’une folie moins démonstrative qu’à l’habitude. J’ai fermé les yeux.

Le RER arriva au terminus. J’ai noté que la femme avait disparu. J’ignorais à quel arrêt elle avait bien pu descendre. Une enveloppe blanche avait été déposée sur le siège voisin du mien. Mon nom en caractère manuscrit avait été écrit au milieu de l’enveloppe. L’enveloppe m’était adressée. Je l’ai ramassé en tentant de comprendre ce que cette enveloppe faisait là, si elle provenait bien de cette femme, et comment elle pouvait connaître mon identité. J’ai extrait de l’enveloppe une page pliée en trois… complètement vierge! C’est tout ce que contenait l’enveloppe, une unique page vierge, vide de sens, comme en cet instant mon être m’en faisait l’impression. Après avoir scruté l’enveloppe et la page sous tous les angles sans rien découvrir de plus, j’ai tout déchiré et m’en suis débarrassé.

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Cette nouvelle m’a été inspirée par une interminable attente de bus lors d’une de mes innombrables missions.

Patrick est en prestation chez Détresse Technologie (« en presta’! » comme on dit dans le jargon des SSII). Il se trouve au Pont de Sèvre et attend son bus sans convictions. Il fait nuit et particulièrement glacial en cette matinée du mois de décembre. Le bus tarde, comme d’habitude. Les gens s’agglutinent à l’arrêt. Patrick s’extrait de la foule. On va quand même pas jouer des coudes pour pouvoir aller travailler! Il regarde cette masse informe dans laquelle personne ne se reconnaît ou ne veut pas se reconnaître. Les gens regardent le sol, acceptent leur condition. Ce matin, Patrick n’ira pas travailler.
Une navette s’approche de l’arrêt et s’arrête.
Il est écrit « Navette interdite » sur la portière. Le « s » de « intersite » avait était remplacé par un « d ». Patrick se frotte les yeux pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’un tour de son esprit. Il sourit, il trouve l’initiative amusante.
La portière coulissante s’ouvre grand et laisse apparaître une dizaine de trentenaires en train de picoler dans une ambiance chaudement festive. Ils chantent à tu-tête quelque chose comme une paillarde.
« Venez vous en prendre une! » lâche l’un.
« Sales actifs de merde! » lâche l’autre avec une véhémence feinte.
« Putain de cadres, sortez vos doigts du cul! » rage un autre en gloussant.
Ils ont pourtant l’air d’être tous cadre. Rasés de près, ils sont presque tous en chemise si ce n’est en costard.
Le véhicule progresse maladroitement le long de l’arrêt. Il n’est plus qu’à quelques mètres de Patrick. L’un d’eux s’adresse directement à lui: « Allez monte! Tu pues la résignation jusqu’ici. T’as pas envie d’aller travailler. Aujourd’hui on te fait le cadeau dont tu rêves! »
Patrick fait un rapide calcul. Les départs volontaires pleuvent chez Détresse Technologie. Et le mois prochain tous les prestataires vont être renvoyés. Il va se retrouver en inter-contrat et certainement se faire virer. Et puis ça fait longtemps qu’il n’y croit plus. Sentimentalement, c’est le néant total depuis son entrée dans la vie active. Sans parler du rythme parisien étouffant. Plus le temps de penser. Plus le temps de séduire. Plus le temps de baiser… Plus envie.
Il monte à bord de la navette. Les gars à l’intérieur de la navette hurlent de joie et lui assènent de franches tapes dans le dos en signe d’approbation.
On lui fait une place. Il enlève sa veste et son pull. L’atmosphère à l’intérieur est chaude et moite. Ça sent le mâle. Il note à ce sujet que la gente féminine est complètement exclue de la composition de la navette. Heureusement pour elle.
Son regard balaye les visages, les cadavres de bouteilles et emballages jonchant le sol, les vêtement mélangés… Ça fait combien de jours qu’ils vivent là dedans?
Ils s’envoient tous des shots, très régulièrement. L’autoradio diffuse de la salsa à plein volume.
L’un d’eux se présente à Patrick. Il s’appelle François, et a noué sa cravate autour de sa tête. Il n’a pas l’air bien malin. C’est peut-être du au fait qu’il est complètement saoul et qu’il vient de lâcher un rot bruyant après avoir prononcé son prénom pour se présenter. Son haleine empeste l’alcool. Les vapeurs qu’elle dégage au gré de ses paroles décousues étourdissent Patrick.
Il prépare un shot et le tend fraternellement à Patrick.
« Faut le boire très vite. » s’exclame-t-il. « Comme ça, ça te pète la tête! »
Débute une journée inhabituelle. Enfin!
Le véhicule est pris dans les embouteillages. C’est le bordel. Mais pour une fois c’est agréable. Patrick jette un coup d’œil en direction du chauffeur. Il est naturellement lui même saoul, une bouteille de rhum blanc « Damoiseau » sévèrement entamée calée entre ses cuisses.
Patrick apprend qu’il s’appelle Franck, surnommé Francky en raison de ses origines guadeloupéennes, son penchant pour le rhum, son goût pour les blagues graveleuses et la chair fraiche. Il est chauffeur à la RATP depuis 25 ans. Hier soir il s’est fait viré suite à un contrôle surprise d’alcoolémie. Dans la matinée, il s’est introduit à l’intérieur du dépôt RATP et a volé un véhicule. Ce matin, plus besoin de se cacher, Francky peut boire au grand jour.
« J’ai certainement bu autant de litres dans ma vie qu’un bus peut consommer d’essence en une année entière. Mais je gère. 25 ans de conduite et pas un seul accident. »
Francky manque de conclure sa phrase en nous encastrant dans l’arrière d’une voiture. S’en suivent quelques ricanements alcoolisés.
Les autres membres de la navette finissent également par se présenter, mais Patrick mélange et oublie déjà tous les prénoms. Et puis tout le monde s’en fout ici, il suffit juste de produire un grognement sonore en direction de son interlocuteur pour s’adresser à lui.
« Raconte nous tout Patou, je peux t’appeler Patou? » braille le voisin de François. Il se fait surnommer « Animal ». Il est petit, gras, assez vilain et s’agite beaucoup de manière désarticulée en parlant très fort et indistinctement. Son imposante mâchoire est enveloppée d’une vieille barbe mal entretenue. Son infecte sourire laisse apparaitre des dents jaunies. C’est vrai qu’il a l’air d’un animal.
Il explique à Patrick qu’après avoir un peu bu, il éprouve de terrible difficultés d’élocution. Il est par exemple impossible pour lui de prononcer le prénom de Patrick.
« Pratique! » beugle-t-il. « Pratique! », essaye-t-il à nouveau.
La démonstration est concluante. Patrick accepte volontiers son nouveau surnom. Encore aurait-t-il préféré « Pat’ ».
La navette roule sur les quais de la Seine. Elle passe devant le Pont des Arts. Patrick se souvient qu’il y a quatre ans il arrivait à Paris. Il s’était promené et laissé perdre aux hasards des rues tortueuses du quartier latin. Il était arrivé par hasard sur le Pont des Arts. La nuit était déjà tombée. Il s’était approché de la rambarde et s’était allumé une cigarette. Elle avait meilleur goût que jamais. Il avait regardé la ville qui brillait de ses milles lumières, les bateaux mouches qui passaient sous le pont, le faisceau que projetait la Tour Eiffel à l’infini. Il avait envie de posséder la ville. Il se sentait libre de circuler partout, d’arpenter les rues indéfiniment à la poursuite de nouvelles rencontres et aventures.
Aujourd’hui, c’est la ville qui le possède. Ce pont n’a plus le même attrait. Paris n’a plus le même goût. Patrick n’est plus libre.

L’heure est au ravitaillement. L’équipage de la navette fait une liste de tout ce dont il a besoin. Le groupe tombe rapidement d’accord sur trois éléments indispensables: l’alcool, les cigarettes, et la beuh.
La navette marque un arrêt à Barbès. Francky sort de celle-ci et s’approche d’un pakistanais qui fait griller du maïs sur un cadis. Francky lui tend quelques billets et reçoit en échange un pochon de beuh plutôt volumineux. Comment Patrick a pu être assez naïf pour imaginer que la cuisson de maïs pouvait être assez lucrative comme activité principale?
Au rayon alcool du supermarché, l’équipage de la navette interdite déambule. Ils optent pour l’achat d’un vin en cubi bon marché.

De retour dans la navette, un des gars parle de sa boîte: il s’agit d’Altrin ou Altin. De toute façon on a jamais compris ce qui les différenciaient, même leurs noms se confondent. Ce gars s’appelle Jean-Luc et est complètement con. Il est atteint une diarrhée verbale aiguë. Tout ce qu’il dit est inintéressant au possible. Personne ne l’écoute vraiment. Il ne cesse de geindre, d’évoquer des sentiments de culpabilités quant à sa présence dans la navette, son absence du bureau. Il ne comprend pas vraiment ce qu’il fait là, comme tout le monde. Mais à la différence des autres, ça ne lui plait pas et il souhaite retourner au bureau. L’ensemble de l’équipage tient à lui rendre un dernier service.
La navette s’arrête devant le siège d’Altrin (ou d’Altin).
« Merci les gars! » lance Jean-Luc avec une sincérité qui aurait presque touché le groupe s’il n’allait pas mettre un terme à la carrière de Jean-Luc.
Le plan est simple: ils accompagneraient Jean-Luc à l’intérieur de du bâtiment, puis chacun s’équiperait d’un extincteur trouvé au hasard d’un open space. Armés chacun d’un extincteur, ils attaqueraient alors le personnel à coup de jet de mousse et viseraient les transformateurs des unités centrales pour provoquer un maximum de perte.
Il faudrait ensuite pénétrer le bureau du PDG. À ce stade le plan n’était plus très clair. Plusieurs options s’offraient à eux comme le kidnapper et demander une rançon. Mais personne ne voudrait de lui de toute façon.

De retour dans la navette, l’équipage est hilare: tout s’était déroulé à merveille! Ils n’avaient eu aucun mal à s’infiltrer à l’intérieur du bâtiment malgré les réticences de Jean-Luc qui ne comprenait pas très bien ce qui se passait. Ils ont pris ensuite un plaisir certain à arroser les employés, pris au dépourvu, ne sachant pas s’il fallait exprimer de la colère ou de l’enchantement. Ils devaient certainement penser à une petite farce de la direction, bien que ne soit pas son genre, ou à une caméra cachée… Beaucoup ont même salué cette intervention. À l’étage Direction des services informatiques, ils se firent accueillir sous une avalanche d’applaudissement! Aucune intervention de la sécurité. Du gâteau!
Contre toute attente, le PDG fit chaleureusement tous ses remerciements à Francky. Il lui confia qu’il n’en pouvait plus, qu’il ne savait plus comment s’extraire de sa position de PDG. Il fit même part à Francky qu’il avait déjà songé lui-même à orchestrer une intervention similaire. Il invita l’ensemble de l’équipage de la navette à partager son meilleur champagne.
Pendant ce temps aux différents étages d’Altin (ou Altrin, le groupe n’a jamais su), c’était l’hystérie générale. Les employés poursuivaient des batailles d’extincteur endiablées. Les boxs des open spaces faisaient office de meurtrières.

Une fois remis de leurs émotions, l’équipage de la navette décide unanimement de faire la sortie des lycées pour récupérer de jeunes minettes. Cap vers les quartiers bourgeois: le cinquième ou le sixième. À eux les jeunes bourgeoises!
La navette se gare aux alentours de Port Royal. L’exaspération se fait rapidement ressentir par tous en voyant les lycéens avec leur veste en cuir, leur coupe de cheveux faussement exubérante et leur air suffisant. Des faux rockers, des imposteurs. Les lycéennes piaillent, leurs maigres quotients intellectuelles s’annihilent, une distance abyssale les sépare de cette génération.
Animal n’en peut plus, il ne supporte plus cette profusion de chaire fraiche. Son visage est crispé, il transpire le sperme rance. Il est à l’affût. Il a l’air dangereux.
Patrick et François parviennent à échanger quelques phrases avec trois ravissantes lycéennes. Celles-ci ont l’air sympathique. Elles leurs sourient de manière presque encourageante. Patrick se sent vieux, contrairement à Francky qui semble être dans son élément. Il parle fort et son rire est communicatif. Son aisance déguise toute tentative de séduction. Il s’agit d’un moment d’échange agréable passés entre personne d’horizons différents. Patrick en prend de la graine.
De son côté, François tente de calmer Animal, qui vagabonde sur le trottoir du lycée en laissant glisser ses mains sur les fesses des lycéennes sous une pluie d’invectives.
« J’ai envie de les piner! » répète-t-il inlassablement. La frustration se lit sur le visage du pauvre Animal.
Les trois lycéennes font comprendre avec courtoisie à Francky et Patrick qu’elles doivent aller manger, rejoindre des amis ou quelque chose comme ça. L’une d’elle est particulièrement mignonne et très enthousiaste. Patrick se laisse aller à imaginer échanger un numéro de téléphone. Un léger sentiment de honte le traverse au moment où il se dit qu’il aimerait l’isoler. Le contexte s’y prête mal: il est midi, Patrick est saoul, et cette jeune fille doit avoir à peine seize ans.
Patrick se dit qu’il n’a jamais été amoureux de quelqu’un. Il est amoureux en général. Il est amoureux des filles, mais pas d’une seule. Il peut facilement tomber amoureux plusieurs fois par jour. Est-ce la conséquence d’une hypersensibilité, ou au contraire le résultat d’une profonde désillusion? Peut-être leurs conjugaisons. Une chose est sûre, Patrick est loin d’être seul dans son cas et n’en souffre pas moins.
« Les femmes, il faut pas les aimer, il faut les buriner. » conclut Francky arborant une expression à la fois pleine de détermination et de sagesse.

La navette fait cap vers le dix-huitième arrondissement en ce début d’après midi. À peine garé, Animal pisse dans la fontaine place Pigalle, insulte les jeunes filles qu’il croise, et se jette à l’intérieur du premier Sex Shop qu’il trouve. Il commande une stripteaseuse. Celle-ci est atroce. Elle est vieille, ses cuisses sont grasses et fripées. Elle dégoûte Patrick. Animal a l’air satisfait.

En sortant du sex shop, Francky invite le groupe à consommer « les meilleurs mojitos de toute la ville » boulevard Pigalle. Le groupe s’installe en terrasse, malgré les conditions climatiques intenables. Animal vomit par dessus son épaule en apostrophant les jeunes filles.
Il les invite à prendre un verre. L’invitation est évidemment déclinée par toutes.

En faisant route vers la navette, un punk anarchiste – ainsi s’est-il présenté – tend à François un tract concernant une soirée dans un squat. C’est peut-être le seul endroit dans Paris qui accepterait encore Animal après cette journée.
Quelque part dans le dix-neuvième, la navette s’arrête à proximité d’un gigantesque immeuble désaffecté. Une musique électronique provient de l’immeuble et martèle la rue. Les basses raisonnent à l’intérieur de la navette. Le son est démesurément élevé. La fête s’étend aux rues voisines. C’est le quartier entier qui est prit d’assaut par les punks!

Une fois à l’intérieur du squat, Animal fait connaissance de La Bestiole, une fort vilaine jeune fille laissant échapper de sa bouche de la fumée de cigarette aussi abondamment que les injures qu’elle profère continuellement dans un insoutenable râle. De gros lacets noirs viennent s’enrouler autour de ses grosses jambes jusqu’au haut de ses cuisse s’apparentant à deux morceaux de jambons ficelés. La Bestiole est d’un fort beau gabarit: un gros bout de bonne femme. Dans le milieu de la nuit, elle est également surnommée Le Gigot. Ses cheveux sont rouges, elle est habillée entièrement en cuire. Sa peau est grasse et luisante. Animal salive.

Un jet d’urine déferle sur la cabine du DJ. François a le point levé, ses hurlements de jubilation sont couverts par le niveau sonore ambiant.
DJ Big Mama s’extrait de la cabine. Les lumières multicolores des projecteurs se reflètent sur son crane chauve et noir. Il fait deux têtes de plus que François, probablement le double de son poids, et a l’air de peu apprécier son numéro. DJ Big Mama est face à François. Un dernier jet d’urine se déverse sur les chaussures de DJ Big Mama. Un duel se prépare…
« Homosexuel! » lance François en appuyant chaque syllabe.
La réaction de DJ Big Mama ne se fait pas attendre. Il envoie à François une droite en plein visage. François voltige et s’écrase sur le dance floor le sexe à l’air.

Pendant ce temps, le regard de Patrick s’arrête net sur une jeune fille assise seule sur un bord de trottoir. Son visage est rayonnant. Patrick est étonné qu’elle ne soit pas accompagnée, ne fusse que pendant quelques secondes. Elle est bien habillée, contrastant nettement avec le mauvais goût ambiant. Patrick s’approche d’elle pour lui demander une clope. Elle l’invite à partager un bout de trottoir. Patrick s’assoit. Voyant que le style vestimentaire de Patrick appartient à celui du jeune cadre dynamique, elle dit à Patrick d’une voix posée, douce et chaude:
« Tu perds ta vie à la gagner. Quand bien même tu finirais par la gagner largement: tu seras vieux et tes désirs auront disparus.
La valeur « travail » est une blague, une supercherie, une provocation. Il faut réagir.
La vie active est un purgatoire. Il n’y a pas de paradis, autant rejoindre tout de suite l’enfer. C’est ici!
Quelque soit leur milieu social, les gens ici l’ont compris. Ils ont arrêté d’espérer et ont abandonné.
Ils ont accepté de se perdre. Mieux, ils aiment se perdre.
Aujourd’hui ils se sentent vivre, chaque jour un peu plus.
La réussite professionnelle, sociale, l’équilibre, l’amour sont des leurres inventés par l’humanité pour maintenir une société dans l’ordre.
L’Amour est une invention ridicule, un mensonge exclusif.
Notre génération est celle des amours non prémédités, ceux qui n’attendent pas et doivent être consommés immédiatement. »
Elle avait prononcé cette dernière phrase d’une voix suave, en insistant sur chaque mot, fixant Patrick d’un regard pénétrant.
Patrick est décontenancé face à tant d’aplomb, face à un discours aussi direct et désabusé, émanant d’un somptueux visage aux expressions si angéliques. Elle venait de parler d’un trait sans laisser le temps à Patrick de réagir.
Que dire de plus? Elle avait raison. Patrick se demande quelles ont pu être ses expériences pour arriver aussi rapidement à cette conclusion, quelque peu manichéenne mais qui n’en est pas moins recevable. Et suggère-t-elle également à tous les hommes qu’elle croise de coucher avec elle?
Elle tire longuement sur sa cigarette, plongeant Patrick dans un vide infini ne sachant que répondre. Le trottoir est glacial. Patrick se demande si les magnifiques fesses de cette jeune fille sont aussi froides que les siennes. Cette dernière interrogation manque de substance pour poursuivre dignement la conversation.
« Je m’appelle Romina. » dit-elle pour débloquer la situation et accessoirement pour se présenter.
« Pratique! » laissa échapper Patrick en lui tendant spontanément la main comme si elle allait la toper. « Euh… Je veux dire Patrick ». Patrick vire écarlate. Ce connard d’Animal l’a appelé « Pratique » toute la journée. On dirait que c’est contagieux. Patrick espère ne pas encore avoir contracté également l’allure d’Animal. Pourvu que la transformation ne se finalise pas dans les heures qui suivent.
« Tu as du mal à prononcer ton nom? » s’amuse-t-elle sans pour autant avoir l’air de porter de jugement sur l’élocution nouvellement défaillante de Patrick.
« Romina, c’est très joli. » tente de rebondir Patrick en faisant diversion.
Patrick est un petit peu exaspéré par la tournure absurde que prend la situation. Il l’embrasse longuement pour y remédier.

Soudainement, un bruit de déflagration retentit. L’immeuble assiégé par les punks est soufflé en une gerbe de ciment et de fumée épaisse. Un mouvement de panique gagne la rue. À peine relevé, Romina et Patrick sont séparés, puis happés par la foule hystérique. On apprendrait le lendemain dans le journal qu’il s’agissait d’une fortuite erreur de calcul de la part de ERTZ concernant la trajectoire d’un missile, arrangeant probablement la municipalité ne sachant que faire pour évincer tous ces punks de cet immeuble désaffecté.

Romina, une fois revenue chez elle après sa soirée, se couche seule dans son lit froid. Elle est un peu triste, elle, au naturel si pétillant, si détaché. Elle repense à Patrick en se disant qu’il aurait fait un bon petit ami. Mais les choses sont ainsi faites, aussi Romina est-elle fidèle à ses convictions. Elle ne veut en aucun cas être liée, s’attacher à quoique ce soit ou à qui ce soit en ce bas monde. Patrick est un souvenir, une occasion regrettée.

Dans le métro, Patrick se sent soudain au début de quelque chose. Au début d’une nouvelle ère. Une vieille femme voilée fait alors irruption dans la rame en chantant à tue tête. Cela ne gêne nullement le cours des pensées de Patrick. L’impression que tout est possible l’envahit, que tout reste encore à faire, à écrire. Son être est gagné par un sentiment virginal et enivrant. Il est d’ailleurs toujours ivre.
Comment a-t-il pu s’engager dans une telle voie? Son boulot, ses collègues, au fond il s’en fout complètement.
La balancement des fesses d’une jeune fille quittant la rame lui inspire le commencement d’une vie nouvelle.
« Quitte ton boulot! » souffle le vent au travers des fenêtres du wagon.
« Quitte Paris! » grince les freins du métro contre le métal des rails.
« Trippe! »
« Courir après la reconnaissance n’apporte rien! » se fait entendre au loin un doux murmure de Romina.
En voyageant on ne se trompe pas.
Demain, Patrick partirait au petit matin sur un vol long-courrier sans dire rien à personne.

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Le taxi

Un soir en sortant du bureau, j’ai manqué d’être fauché par un taxi. Ceci m’a inspiré ces quelques lignes:

Je sors du bureau et cours pour attraper mon bus.
Le cadrant de mon téléphone affiche 3 minutes, c’est le compte à rebours de ma mort.
Je me fais percuter par un taxi à pleine vitesse, sans même le voir ni l’entendre.
Je suis sur le macadam froid, regarde le taxi, la zone d’activité, l’expression grave des rares personnes autour de moi.
Une existence froide et brève.
Du sang s’étend sur le béton.
C’est absurde.
Le cadrant du téléphone est brisé, il tient toujours dans ma main.
Il affiche zéro minute.
Je songe que je n’ai rien accompli.
Je pensais que la vie était devant moi, que j’étais encore en phase d’initialisation.
Je ne peux rien faire, je ne peux plus bouger.
Malgré toute la technologie qui existe,  je ne peux pas lancer un dernier signe de vie à mes proches. Je n’ai pu qu’à accepter la mort.
Je pensais que j’allais mourir d’un cancer, d’une catastrophe naturelle ou d’un attentat.
Un voile noir se forme devant mes yeux.
Je crois que je suis aveugle.
Ma dernière vision est donc celle de mon smartphone: la technologie que j’ai servie, dont j’ai été l’esclave, me nargue.
Je n’entends plus rien autour de moi. Le silence s’installe.
Je suis sourd.
Mes sens ne répondent plus mais je pense encore.
Est-ce cela la mort? Le début d’une spiritualité absolue.
Mes souvenirs, mes rêves, tout est si flou, comme si ils appartenaient à quelqu’un d’autre, comme s’ils m’avaient été rapportés, comme si je n’avais jamais réellement été moi-même.
Je n’aurais laissé aucune trace. J’emporte tout avec moi, c’est à dire bien peu de choses, c’est regrettable.
Je me rends compte que je n’ai jamais fait de réels choix.
Les quatre dernières années de ma vie passée à servir une entreprise, à passer au second plan de ma propre vie pour un quotidien confortablement chiant.
C’est terminé. Je ne peux pas reprendre la partie. Amère découverte.
Je me rends compte que je suis faux.
Je suis une version factice de moi-même.
Je ne sais même pas qui se cache réellement derrière cette version.
Y-a-t-il vraiment quelqu’un?
Mes faux discours carpe diem…
C’est terrible de se rendre compte à quel point il y a peu de variable à l’entité que nous avons été, qu’elle n’a fait que subir et penser des choses fausses. Les discours, l’apparence, même les pensées sont pour la plupart subies.
Il est trop tard pour découvrir le monde.
Pour vider mon compte en banque dont le contenu est aussi inutile que l’a été dernièrement ma vie.
J’ai toujours dit que j’allais mourir jeune, mais au fond, je n’y croyais pas. Cela conférait un aspect héroïque à mes propos.
Vingt-sept ans, les fameux vingt-sept ans. Je découvre qu’on peut très bien mourir à vingt-sept ans et n’avoir rien créé. C’est d’ailleurs le cas pour la plupart des gens qui meurent à vingt-sept ans, tout comme pour la plupart des gens qui meurent à un tout autre âge.
Je sens débuter comme une douce étreinte.
La proximité de la mort est réconfortante.

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