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Posts Tagged ‘journée symptomatique SSII’

8h35, à la Gare Montparnasse, je suis coincé entre le tripode et les volets des portiques de la RATP. Le flot des gens me contourne, non réceptif à mon regard perdu tentant d’attirer vainement l’attention d’une âme charitable. Que pourrais-je dire?
« À l’aide! »?
Trop risible, J’opte pour un:
« S’il vous plait! », d’un ton faible et mal assuré.
Une femme trop pressée s’engage malencontreusement vers le portique dans lequel je suis coincé avant de s’apercevoir de ma présence.
« Allez! Il faut y aller! » Elle s’adresse à moi comme si elle parlait à un enfant qui ne voulait pas aller à l’école et qui venait de trouver une ruse pour y échapper. Et si seulement…

9h14, quelque part dans les Hauts-de-Seine. Des visages cadavériques, pâles, écœurés, endormis, découragés, à l’abandon et égarés. Ça pue. Le bus bondé regorge d’une génération de jeunes gens qui a troqué ses rêves contre un studio (au mieux un F2) à Paris intramuros et contre un coefficient hiérarchique au sein d’une entreprise du CAC 40 (ou du Small’90 pour les moins chanceux).
À l’approche de la zone d’activité, la nervosité s’accroit dans le bus, les regards se braquent sur les montres à intervalle de 10 secondes, les jurons fusent, l’agitation grandit dans la navette. Les cadres sont pris de soubresauts nerveux, baignants dans une atmosphère de sueur.
Les portes du bus s’ouvrent. C’est la ruée. Tout le monde va être en retard! Tout le monde se met à courir.
Cours petit cadre, cours! Cours à ta perte!

9h32, devant le siège de Expert Ingénierie, cet énorme bloc massif sans aucune recherche architecturale. Je contourne l’énorme Mercédes du patron, garée juste devant les marches à l’entrée du bloc.
À noter: son chauffeur est presque aussi gros que lui.

9h33, dans le hall d’entrée. J’esquisse un sourire à l’attention de la nouvelle réceptionniste, une bombasse accro aux jeux en ligne. C’est pas possible, elles sont castées! Elle ne me remarque pas.

9h36, dans l’open-space, ce cher open-space. Je procède au traditionnel tour de salutation des collègues. Je récolte au mieux de l’indifférence, au pire un sourire d’hypocrisie ou un rictus de mépris.
Dans notre équipe, il n’y a pas de gros, pas de noirs, pas d’arabes, pas d’étrangers quels qu’ils soient, pas de handicapés, pas de femmes, pas de vieux, pas d’homosexuels, pas de juifs, pas de dyslexiques. C’est la plus saine des équipes de la compagnie. C’est d’ailleurs la plus rentable. S’ils savaient que j’ai des origines juives…

9h42, devant le lavabo des toilettes. Je me lave les mains quand un puissant déchirement sonore emplie mon oreille droite. Un jeune cadre en costume décharge toute sa hargne envers le rouleau de serviette en tissu des toilettes. Il déroule des mètres de rouleau sans plus s’arrêter. Chaque cadre se défoule dessus comme sur une balle anti-stress. C’est un phénomène fréquent. Il est pourtant écrit sur le boitier: « tirer doucement avec les deux mains ».
Je comprends et j’approuve cet acte risiblement subversif de dégradation des locaux. Je vais d’ailleurs de ce pas me sécher les mains avec rage.

10h15, à la machine à café, dans une petite salle de 7 m2 à peine plus grande que ma dernière mansarde. Nous échangeons des mondanités et des blagues en tâche de fond, probablement à propos du cours de l’immobilier ou des tribulations de la parentalité, deux sujets qui m’indiffèrent au plus haut point.
À noter: on ne peut pas s’assoir à la cafétéria. Ceci est fait pour maintenir les équipes à leur taux de productivité maximum. Pas de distraction.
Tout est au service de la productivité immédiate. Le processus d’embauche et de licenciement est tellement rodé qu’il est rentable de prendre quelqu’un pour une semaine.
Une fois le café ingurgité, on retourne travailler. De toute façon il fait bien trop chaud pour rester dans cette salle exiguë décidément inhospitalière.

10h17, devant mon poste dans mon petit box au milieu de cet open space géométrique. Je me trompe trois fois de mot de passe et ma session informatique se bloque. Je ne peux pas travailler. Je passe la matinée avec la DSI (Direction des services informatiques) à tenter de réinitialiser ma session.

12h00, ma session est à nouveau active.
« On va manger? » lance un collègue plein d’entrain. C’est le signal. Inutile de résister à cet appel, cela n’engendrerait qu’une concentration de collègues insistants agglutinés dans mon box qui ne se dissiperait seulement qu’après m’avoir coopté.

12h15, au réfectoire pour le « déjeuner ». Je franchis la porte qui mène au restaurant d’entreprise. Le mélange des odeurs des cuisines me donne la nausée, comme d’habitude. Normalement ça devrait passer après quelques gorgées de Coca.

12h16, je passe devant les cuisines. Habituellement la porte est fermée, mais aujourd’hui quelqu’un a du oublier de respecter les consignes de la direction. Des noirs s’affèrent en cuisine. Ils parlent très mal français et travaillent à une allure effrénée dans une chaleur insupportable.
Ah, le mille feuille ethnique de Expert Ingénierie! En cuisine, les africains, au rez-de-chaussée les femmes de ménage portugaises, au premier étage à la surveillance du bâtiment, des maghrébins. Beaucoup d’asiatiques aux étages suivants: ils sont doués en informatique et ils ne se mêlent pas aux autres, qualité appréciable dans l’univers du développement informatique. Au neuvième, c’est la direction des ressources humaines. On y trouve de jeunes créatures féminines particulièrement délicieuses et antipathiques. Au dernier étage (le dixième) – étage auquel je n’ai jamais mis les pieds – c’est la direction. On ne trouve pas de femmes à cet étage. Normaliens ou polytechniciens, presque tous portent des noms à particule. Et enfin l’exception qui confirme la règle: au sommet, le grand patron: un ouzbek. Obèse et proche de personnalités politiques, il est considéré comme un parvenu, un self made man. Voiture de fonction, appartement de fonction immense en plein Paris, il sort fraîchement d’une affaire douteuse dans laquelle il était poursuivi. Mais il est bien là. Le gros Ulugbek est toujours là. Plus gros que jamais.

12h17, au buffet. Les menus sont toujours les mêmes, au bout de dix jours maximums ils se répètent. J’évite la dorade parce que le verso n’est jamais cuit. Quelques carottes. Et enfin je m’empare précipitamment d’une bouteille de Coca que j’entame immédiatement, réprimant ainsi in extremis un indomptable relent acide.

12h19, à la caisse. Altercation avec l’hôtesse de caisse. Elle refuse de me laisser passer car mon solde est négatif. Il affiche « -0.96 » euros. Je n’ai pas de liquide sur moi. On ne peut pas payer par carte. Je regarde autour de moi, les regards des gens de la file se détournent. J’insiste, je ne vais pas démissionner pour si peu, quoique je devrais. Elle appelle son supérieur hiérarchique. Mon air mauvais suffit à le convaincre de me laisser passer. Les gens autour de moi s’impatientent, ils s’agitent nerveusement en prenant soin de ne pas me regarder. Tout est dans la suggestion.

12h35, à table. Le volume sonore est asphyxiant. Les couverts, les assiettes et les verres s’entrechoquent. Le mélange des conversations alentours rend la communication très difficile dans cet espace confiné. Il est impossible de communiquer avec un voisin de table indirect, bien que le mobilier ait été choisi selon des critères ergonomiques.
Il est donc important de bien choisir sa place: loin des chefs pour éviter les conversations professionnelles, loin des dépressifs et loin des hyperactifs. La proximité des murs réduit le risque de connexité.
Le repas de midi me fait l’effet de la réunion d’une meute apprivoisée. Personne n’est à l’aise. Les mâles dominants que sont les chefs vérifient pendant le repas que tout est en ordre, que personne ne dérape, et mènent la conversation. Chaque propos est pesé. Le malaise est palpable mais est enrobé par une bonne humeur factice et cordiale. Ce dictat de la bonne humeur me ronge. Personne n’en parlera jamais. L’équipe est intelligemment soudée de manière à diviser et individualiser tout le monde. Même en l’absence des supérieurs les rapports sont altérés. En aparté, la hiérarchie se faufile invisiblement au sein du sous-groupe, chaudement tapie à l’intérieur de nos cervelles soucieuses de ne pas la froisser. Elle est présente malgré l’absence physique des chefs. Je ne suis plus moi-même.
La magie opère.
Par ailleurs, le management par la bonne humeur artificielle fait des miracles: les décisions les plus odieuses passent tellement plus facilement avec un sourire décomplexé.

12h37, comme un goût de putréfaction dans ma bouche. La mayonnaise a du tourner. Je n’ai définitivement plus faim.

12h58, café. Le café est dégueulasse.
« T’étais en arrêt maladie? » me lance mon supérieur hiérarchique. Je croyais que cette question m’était adressée afin de prendre de mes nouvelles. J’étais effectivement au plus bas ces derniers jours.
« Moi, je ne suis jamais malade. » ajoute-t-il avant que je puisse répondre quoi que ce soit.

13h02, devant mon poste. C’est le début de la lutte contre le sommeil. Je me demande pourquoi je lutte encore.

14h05, mon manager s’approche tortueusement de mon box. C’est mauvais signe: il a quelque chose à me demander, il a besoin de moi. Il est trop tard pour fuir ou me cacher lâchement sous mon bureau. Je prends mon air le plus concentré, captivé et impassible devant mon écran.
« Lucius? ». Le mode interrogatif me fait sentir qu’il a quelque chose à me proposer. Encore une mission? Où? Quoi? Pour combien de temps? Que faire? Je suis pris au piège dans mon box.
Refuser une mission, c’est un peu comme si vous étiez une actrice de hard et que vous vous permettiez de refuser certaines pratiques sexuelles. Vous verrez donc votre manager vous dire en fronçant des sourcils: « Comment cela Lucius, vous refusez la sodomie? », une pratique pourtant incontournable dans l’univers de la prestation de services.
Ouf! Il vient seulement aux nouvelles, s’assurer que je suis dans les temps sur mes multiples projets.

14h45, devant mon poste. Je sue, c’est l’angoisse. Je ne vais pas y arriver. Les délais sont serrés. L’envergure et la complexité du projet me submergent. Il faut que je demande de l’aide quitte à perdre ma dignité.
Je suis le dernier des élèves dans une classe de premiers. Il n’y a pas de classement officiel, mais un jour je serai démasqué (si ce n’est pas déjà le cas).

14h59, absence totale de complicité au sein de l’équipe. Je suis seul face à mon désespoir.

15h03, je tente de me ressaisir. Il faut desservir l’immédiateté. La réflexion a cédé la place au réflexe depuis bien longtemps.

15h12, réception d’un email de la CGT: « À Expert Ingénierie, les jeunes ingénieurs sont en situation de souffrance professionnelle liée à la surcharge de travail. Les cas de dépressions se multiplient, ainsi que les licenciements, non-remplacements et départs négociés. »
De toute façon, une rumeur court: la boîte va être démantelée. Je vois enfin le bout du tunnel.

15h15, annonce de la pause café. « Café! », lance un collègue avec enthousiasme. Je ne parviens pas à y échapper, une fois de plus. « ca »- « fé »: ces deux syllabes me hantent. Elles sont le reflet de ma résignation face à mes collègues. D’autant plus que je ne bois même pas de café.

15h17, pause café (cf. 10h15).

15h23, j’intercepte une conversation intéressante sur le chemin des toilettes. Une jeune fille neurasthénique parle discrètement à son collègue au visage inquiet. Il s’agirait d’un futur plan de licenciement. Est-ce la réponse fulgurante de la direction à la CGT? Voilà une très belle illustration du néologisme « proactif » (anticiper et prendre des décisions avant qu’une situation dégénère), qualité très prisée chez les cadres. Une liste de noms égarée dans une photocopieuse circulerait déjà. La perspective d’y figurer m’enchante.

15h28, aux toilettes. Il y a un urinoir et trois cabinets. Il faut savoir que nous sommes une cinquantaine à l’étage et que tout le monde décide de se rendre aux toilettes au même moment. Ceci n’a rien d’étonnant étant donné que nous sommes rythmés de la même manière: nous ingurgitons les mêmes aliments aux mêmes heures.
C’est donc au moment des premières contractions de mon rectum qu’un collègue a choisi de se lever pour aller au toilette, lui même probablement atteint des mêmes symptômes.
Certaines règles régissent cette pause un peu particulière:
– Rester dans l’anonymat sur le chemin des cabinets, y compris au retour. Ne pas croiser un collègue, à plus forte raison un collège de sa propre équipe. C’est la condition sinequanone pour garder l’esprit tranquille.
– Amortir la chute des selles avec quelques couches de papier. Certains cadres dérogent à la règle. Peut-être se sont-ils déjà fait prendre et n’ont plus rien à perdre?
– Chaque crotte est un travail consciencieux, méticuleux, appliqué. À chaque crotte vous jouez votre carrière. Vous n’êtes pas à l’abri d’un pet, bruyant, déchirant le silence studieux des toilettes, qui résonnerait dans l’oreille de votre voisin de cabinet. Le pet, que sa nature soit volontaire ou non, est un risque professionnel inconsidéré. Un malheureux pet peut vous décrédibiliser professionnellement à tout jamais. Personne ne vous le fera jamais remarquer, mais le regard de l’autre a changé. Son sourire discret vous nargue. Il sait.
L’anonymat aux toilettes est capital.
À noter: Les chefs ne vont jamais aux toilettes. Ils ont bien trop à perdre sous la menace du pet. Peut-être existe-t-il des toilettes spéciales pour chef, comme pour les instituteurs au primaire?

16h09, Atrophie des tissus cognitifs, électroencéphalogramme plat, mort cérébrale. Mon regard est vitreux, figé derrière mon écran gris. Aucune information ne transite le long de mes synapses. Les liaisons nerveuses de mon cerveau sont paralysées.
À noter: pas d’érections aujourd’hui, stimulations inexistantes.

16h35, je me demande si je peux faire jouer mon assurance vie en cas de suicide. Je suis certain qu’une clause bien cachée doit préciser que seules les morts accidentelles, naturelles, ou liées à la maladie sont couvertes.

17h02, un collègue intrusif s’introduit dans mon maigre espace de travail. Ce collègue est un androïde. Son regard est froid, perçant, plein de dédain à l’égard de l’espèce humaine qu’il ne comprend pas. Sa diction est insupportablement rigide, agressive et condescendante, comme les petits ricanements qui s’échappent régulièrement de lui, accompagnés d’un rictus détestable.
Demain midi, au moment du déjeuner, je m’emparerai d’un couteau à viande du restaurant de l’entreprise, et je lui entaillerai profondément un bras. Je suis persuadé pouvoir en extraire des câbles électriques (ou du sang vert s’il s’agit en fait d’un alien). Même si je me trompe, avec un bras mutilé il tapera certainement moins fort sur les touches de son clavier durant l’après-midi pendant la digestion. Et cela aura également pour effet de stopper ses petit ricanements de mépris. Sale nerd!
Il me tend fièrement sa nouvelle carte de visite dont je n’ai éperdument rien à foutre. Son titre y apparaît en gras dans une police Helvetica: « Technical Manager ». Ça n’a aucun sens. Il n’a pas l’air de s’en rendre compte, le pauvre.
Il prend ensuite le contrôle de mon ordinateur pour « réaliser des tests ». « Ça ne prendra pas longtemps! ». Il aime prendre le contrôle. Il me retire ainsi le peu d’autonomie et d’espace privé dont je disposais encore. Je le laisse faire docilement.

17h08, réception d’un mail ayant pour objet: « Déménagement ». On va encore déménager! D’ailleurs, nos futures places sont déjà attribuées comme si nous étions sous tutelle. Les déplacements/déménagements sont fréquents pour dissoudre les affinités afin de conserver au mieux une ambiance de travail. Cette fois-ci, j’hérite de la pire place: je serai astucieusement placé juste à côté de mon chef. Perdu!
Il s’en suit la réception d’un autre mail « Formation management ». Ah, je ne devrais pas concerné. Curieux qu’il m’ait été adressé. Je regarde les intitulés de formation: « Maîtriser les conflits », « Accompagner le changement », « Prendre la parole », « Gérer son temps », « Gérer son stress ». Le tout en 3 jours. Mon préféré reste « Les clés du marketing » (en 2 jours seulement, ça fait rêver!).
Je regrette de ne pas être manager pour pouvoir me délecter de ce savoir capital.

17h13, un échange verbal a lieu à proximité de mon box. Je n’intercepte que des bribes de la conversation.
Chaque collègue a son expression récurrente du moment. Parmi celles-ci on peut citer aujourd’hui:
– « retrouver ses bébés ». J’aime cette analogie empruntée à la sphère animale.
– « Visez l’artiste! ». En parlant du travail effectué. Irritant de vanité quand il s’agit du sien (cas le plus fréquent).
J’ai également entendu un collègue dire spirituellement: « Les petites rivières font les grands fleuves. » Qu’est ce que tu en sais connard? On est prisonnier de cette zone d’activité depuis une éternité.

17h34, les sonneries de téléphone sont incessantes. Toutes comportent un thème plus ou moins aventureux, comme si nous vivions soudés un périple passionnant, celui d’une entreprise qu’il revient à nous salariés de porter vers des hauteurs vertigineuses. Ces petites sonneries vaillantes et irritantes polluent cette prison ouverte qu’est l’open space.
Certains collègues n’ont pas le choix, ils doivent se rendre au travail ayant une famille à assumer. Je ne comprends pas mes collègues célibataires. Que foutent-ils encore là? Je me retourne la question.

17h43, mon voisin de table sort son blackeberry gracieusement offert par l’entreprise (abonnement compris).
En équipant ses employés de blackberry, l’entreprise gagne chaque jour 60 minutes de travail supplémentaire par employé.
Il s’ensuit une conversation incompréhensible truffée d’anglicismes.
C’est devenu la base de la crédibilité professionnelle: plus on débite d’anglicismes, plus on donne l’impression de maîtriser un sujet. On dégage une certaine familiarité avec ce qui se fait de plus actuel, invitant l’interlocuteur à surfer lui aussi sur la vague hype et enivrante des nouvelles méthodes de management à l’américaine.
Ces nouvelles méthodes de management dites « agiles » font fureur ces derniers temps. Ce mot apparaît de plus en plus souvent: on parle de développer « agilement », ou de support « agile ». On imagine alors très bien un ingénieur se contorsionner frénétiquement dans d’improbables positions pour palier à sa charge de travail. Certaines entreprises en ont fait leur slogan: « Sogeti, so agile ».
Ces nouvelles méthodes encouragent par exemple une équipe à travailler en binôme sur le même poste. Très judicieux dans la mesure où chacun se surveille. Il s’agit également d’intégrer « le client » dans le cycle de développement d’un produit.
Notes: définition du « client »: concept pour désigner l’agitation, la menace, la source du stress.

18h01, j’épluche des mails personnels vieux de plusieurs années, l’époque où j’avais encore une vie palpitante, où les (mauvais) choix n’avaient pas encore été effectués. Une époque qui permettait le rêve, les excès, la spontanéité… L’insouciance et l’exaltation.
L’image du travail tel que l’évoquait Thoreau (à savoir l’homme qui jette une pierre par dessus un mur et en fait le tour pour recommencer indéfiniment l’opération) présente, au delà de la similitude dans l’inutilité du travail accompli, trois avantages non négligeables:
– l’absence de hiérarchie
– la solitude (pas de dérangement)
– le travail à l’extérieur, préservé de l’enfermement.
C’est pourquoi je choisirais cette option si ce type de « travail » existait.

18h26, je n’en peux plus. C’en est trop. Je regarde l’horloge de mon ordinateur en attendant la fin de la journée. Je n’ai plus envie de rien à part quitter ces locaux. Ça fait plus d’une demi heure que je regarde les minutes défiler. Je ne supporte plus l’impression d’être dans une grande garderie pour adultes dans laquelle les individus attendent que la journée (la vie?) se termine. Je vais exploser. J’ai envie de poser une bombe au sous-sol, je rendrais service à la majorité du personnel, à commencer par moi-même. Les employés me seraient reconnaissants. L’un d’eux a-t-il peut-être même déjà pris cette initiative et se met à l’ouvrage en ce moment même.
L’explosion du bâtiment raisonne dans ma boîte crânienne. Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire devant la vision d’apocalypse de Expert Ingénierie en cendre, les rares survivants le visage inondé de larmes devant cette vision d’horreur, laissant échapper des gémissements entrecoupés de spasmes, narrant au téléphone un récit décousu de l’explosion.
Je croise les doigts.

18h30, je balaye l’open-space du regard. Tout le monde est nerveusement cloué à son fauteuil. Mais pourquoi travaillent-t-ils aussi tard? J’ai entendu dire qu’on pouvait gagner jusqu’à 150 000 euros de dommages et intérêts sur quelques années pour heures sup’ non autorisées.
Les petits malins! Il va quand même falloir en faire un paquet pour gagner une telle somme… Ne lâchez rien les gars!

18h34, il faut que je mette un terme au renoncement de soi.
Je n’ai qu’à prendre un collègue à part, et lui dire que cette vie de merde me pèse. Arrêtons! Maintenant! Ça ne tient qu’à nous. Quelques coups de fil et je suis sûr qu’on peut avoir pour ce soir suffisamment de coke pour nous rendre définitivement invalide dans le monde du travail. Ce soir on se défonce! Ce soir on baise! Ce soir on vit!
Je visualise le visage incrédule de ce collègue. Entre la gêne et le mépris. La transparence bien pensante… Il n’en a même pas envie.
Couille molle, ce soir j’irai sniffer seul.

18h45, je me lève discrètement afin d’éviter un collègue hyperactif (qui prend le même bus que moi) pendant qu’il est aux toilettes.
« Tu prends ton après-midi? » me lance mon supérieur hiérarchique à qui mon départ n’a pas échappé. Je fais semblant de ne pas relever.

18h47, les portes de l’ascenseur se ferment. Je vais enfin pourvoir savourer quelques minutes de solitude, d’anonymat, et d’absence de sollicitation.
Mais les portes sont retenues par quelqu’un à l’extérieur de l’ascenseur. Je découvre le visage radieux de mon collègue intrusif. Je suis sûr qu’il a plein de choses à raconter. On est partis pour une heure et quart de conversation unilatérale forcée. Quand acceptera-t-il cet accord tacite qui stipule qu’en dehors des heures de travail, rien ne nous oblige à nous connaître?

19h06, dans le RER. Je n’ai plus envie de parler à mon collègue intrusif. Je vais le lui faire comprendre ce soir. Je sors un magazine de mon sac, un numéro spécial sur Jim Morrison. Je connais déjà son histoire par cœur mais ça peut pas faire de mal. Mon collègue s’empare subrepticement du magazine. Le RER parcourt les stations de la ligne A pendant qu’il feuillète imperturbablement les pages du magazine. Je sais pertinemment qu’il se fout de Jim Morrison. Pourquoi fait-il ça? Je ne parviendrai pas à récupérer mon magazine avant sa sortie du RER.

20h04, dans le bus. Autour de moi, les visages sont blasés, vidés, comme le mien. Les voyageurs les plus vigoureux s’aventurent à tripoter leur téléphone cellulaire sans conviction.
Seule une fille insupportable exhibe volontairement sa vie misérable, son mal-être, son angoisse, à l’occasion de ce trajet quotidien que nous partageons regrettablement. Elle s’agite, tape du pied ostensiblement pour se libérer de son angoisse et nous la faire partager intentionnellement. Elle nous communique son adversité. Je la hais.
Existe-t-il un monde libre d’accès, où les interactions sociales ne sont pas les mêmes? Jamais le niveau d’individualisme et de stress n’ont été aussi importants.
Il est peut-être temps de se rendre compte que le modèle socioéconomique occidental tel que nous le connaissons garantit une existence vaseuse à la grande majorité des individus la composant. Cadres y compris, n’en déplaise à ces derniers.
De la viande jeune et bon marché. Je me sens avarié.
Ça me fait penser qu’il faut que j’aille faire les courses.

20h26, je sors du bus. C’est la fin d’une journée de travail. Une libération. Je ressens un plaisir intense comme lorsqu’on enlève des chaussures trop petites qu’on a du porter une journée entière. Bien au delà du soulagement, mon esprit endolori éprouve une jouissance symptomatique de la terminaison de sa captivité.

20h32, il me faut absolument du PQ et du savon. Au supermarché, je cherche du PQ et du savon. Je ressors avec une multitude de produits, excepté le PQ et le savon.

21h45, j’ai fini de manger sans appétit.
Je réfléchis à cette dernière journée.
Je repense au déguisement de l’optimisme qu’arborent les visages de mes jeunes collègues. Puisse la réalité leur venir en aide en les rattrapant. Leurs visages motivés camouflent le caractère latent de la futilité de nos entreprises et l’inutilité de nos existences.
La source de création des objectifs professionnels est une longue chaine de directives dont le siège de réflexion m’est inconnu, et probablement inexistant. Une chaine constituée de personnes dociles et insouciantes, à l’aise avec elle-mêmes, qui prennent leur rôle – leur métier – à cœur.
C’est pathétique.
J’ai fait plus de boîtes en seulement deux ans que mes deux parents réunis dans toute leur vie. Je ne sais même plus quel est mon champ de compétence.

22h45, devant le miroir de ma salle de bain. J’arrache mon premier cheveux blanc. Je le conserve précieusement pour le joindre à mon prochain relevé d’activité.

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