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Posts Tagged ‘RER paranoïa’

« Arrêtez avec votre combine. »
J’ai ouvert les yeux. J’ai senti une pression sur mes cuisses. Une femme d’origine africaine se tenait devant moi, courbée, son visage à la hauteur du mien. J’étais assis. Elle prenait appuie sur mes cuisses. La quarantaine, visiblement active, bien habillée, maquillée, elle se rendait probablement à son lieu de travail, tout comme moi. Je sentais les vibrations du RER sous mes cuisses à travers la vieille banquette mal molletonnée de la rame. Je me suis frotté les yeux en tentant de reprendre conscience.
« Je vous demande pardon? » dis-je.
En effet, je n’étais pas sûr d’avoir bien compris, bercé par le doux et régulier ronron du RER filant sur la voie et le flot continu des conversations des voyageurs.
« Je vous demande d’arrêter avec votre combine. » reprit-t-elle avec un air déterminé, me souriant légèrement. Elle lâcha mes cuisses et pris place sur le siège face à moi. Elle attendait visiblement une réponse de ma part. Ses yeux noirs me fixait toujours ainsi qu’un statique sourire en coin.
« Euh… Je suis désolé… Je ne suis pas sûr de comprendre où vous voulez en venir…
– Si vous ne comprenez pas, alors on arrête. »
J’ai noté l’utilisation du pronom sujet « on » qui laissait suggérer quelque chose de commun, mon implication volontaire dans cet échange.
« On arrête. » me suis-je senti contraint de répondre. J’aurais pu utiliser la formule « Arrêtez! », mais je la trouvais inadéquate. J’avais trop peur de la froisser et que la situation dégénère, qu’elle m’accuse de quelque chose que je n’avais pas commis, ce qui était déjà un peu le cas.
« Très bien, on arrête. » me répondit-elle avec un air de satisfaction, comme si elle savait à l’avance qu’elle allait sortir victorieuse de cet échange, et comme si elle détenait une information capitale me concernant.
Elle s’est levée et est allé s’assoir plus loin dans la rame.
Je me suis fait la réflexion qu’il y avait décidément de plus en plus de gens dérangés dans les transports. Mais cette fois était différente des autres. D’habitude, on repère les personnes perturbées, on les identifie clairement. Le cas de cette femme était plus subtil. Elle se fondait parfaitement dans la masse, en l’occurrence ce matin dans la masse des actifs rationnels allant au bureau. Cette femme ne sentait pas l’alcool, n’avait pas l’air droguée, n’était ni une mendiante, ni une sans-abris. S’agissait-il d’une variante perverse d’une forme de paranoïa? Jouait-elle avec les voyageurs pour les devancer, avant qu’elle ne se sente elle-même persécutée? Était-ce une forme de test? Un test qu’elle se devait de réussir à chaque fois pour préserver son précaire équilibre mental?
Semer le doute dans l’esprit égaré des voyageurs, profitant de leur faiblesse matinale lié au manque de sommeil, telle est la raison de sa présence dans le RER. Elle frappe pendant l’assoupissement des voyageurs.
Le visage blafard, des cernes profondes, je devais même probablement sentir encore un petit peu l’alcool que j’avais ingurgité la veille. Ce matin, j’étais la cible rêvée, une proie facile. Était-ce la première manche? Le trajet était encore long, et je pouvais la voir assise à quelques places de la mienne, me tournant le dos.
J’ai choisi de ne pas rentrer dans son jeu. Cette femme était folle et il s’agissait simplement d’une folie moins démonstrative qu’à l’habitude. J’ai fermé les yeux.

Le RER arriva au terminus. J’ai noté que la femme avait disparu. J’ignorais à quel arrêt elle avait bien pu descendre. Une enveloppe blanche avait été déposée sur le siège voisin du mien. Mon nom en caractère manuscrit avait été écrit au milieu de l’enveloppe. L’enveloppe m’était adressée. Je l’ai ramassé en tentant de comprendre ce que cette enveloppe faisait là, si elle provenait bien de cette femme, et comment elle pouvait connaître mon identité. J’ai extrait de l’enveloppe une page pliée en trois… complètement vierge! C’est tout ce que contenait l’enveloppe, une unique page vierge, vide de sens, comme en cet instant mon être m’en faisait l’impression. Après avoir scruté l’enveloppe et la page sous tous les angles sans rien découvrir de plus, j’ai tout déchiré et m’en suis débarrassé.

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